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Postface à l’édition française
Ce livre est à présent sorti - ou est sur le point de paraître - aux Pays-Bas, en France, en Belgique, au Liban, au Danemark, en Allemagne, en Hongrie, en Italie, en Grande-Bretagne, en Australie, aux Etats-Unis et en Slovénie. L’accueil qui lui a été réservé a été très différent selon les pays, mais en général son idée centrale s’est avérée particulièrement difficile à faire passer. Et quel que fût l’accueil, il fut difficile de focaliser l’attention des médias sur un livre plein de critiques sévères sur ces mêmes médias. En parlant de ce livre, les journalistes se sont retrouvés comme des accusés devant un tribunal qui auraient à formuler eux-mêmes l’acte d’accusation. De nombreuses personnes au sein de la presse néerlandaise m’ont dit, indépendamment les uns des autres, qu’ils étaient bien conscients de l’existence de ces filtres et de ces déformations, mais que décrits de cette façon, les uns à la suite des autres, ils en avaient été effrayés. Des lecteurs extérieurs à l’establishment des médias ont souvent été profondément choqués. Les journalistes qui négligent ce livre en affirmant que « les lecteurs savent cela depuis longtemps » ont en réalité perdu le contact avec leur public. Il a déjà été vendu aux Pays-Bas à plus de 250.000 exemplaires : l’argument selon lequel les lecteurs ne veulent rien savoir de toutes ces déformations ne me semble donc pas tenir la route, bien que, aux Pays-Bas en tous cas, de nombreux rédacteurs en chef se soient réfugiés derrière cette affirmation. L’idée au cœur de ce livre est que la critique des médias ne doit pas se cantonner aux seuls incidents où les journalistes ont enfreint leurs propres codes. La critique des médias doit également porter sur le journalisme réalisé dans le respect de ces codes. Car dans ces cas également, des images filtrées, déformées, manipulées, partiales et simplifiées apparaissent. Ce n’est pas la faute des journalistes: que le monde se prête peu au travail d’enquête et de couverture journalistique est un fait établi. Mais il est de notre responsabilité de tenir notre public au courant de ce qui reste hors-champ, de ce qui paraît à l’écran mais est autre qu’il ne semble, de ce qui est le résultat de la manipulation du fait que certaines parties sont meilleures au jeu de la manipulation que d’autres, et de la façon dont le manque d’espace, la pression de l’audimat ou des tirages incite les journalistes à faire certains choix, ou les leur impose. De nombreuses choses que j’évoque dans ce livre ne sont pas neuves. Ce qui est nouveau, c’est que quelqu’un le dise d’une manière qui permette non seulement aux journalistes et aux spécialistes de la communication, mais également aux gens extérieurs de s’y intéresser s’ils le veulent. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai mis trois ans à écrire ce livre: il me fallait trouver une technique narrative qui me permette d’insérer ces filtres, déformations, manipulations, partis pris et simplifications dans une sorte de récit de voyage. J’ai finalement choisi d’élaborer une tension narrative en tentant d’y emporter le lecteur et de lui faire vivre mon propre étonnement croissant et ma stupeur. Il appartient au lecteur de juger si j’y suis parvenu. Pour ma part, il me faut noter que l’élaboration d’une tension narrative impose elle aussi ses limites à ce qui trouvera et ne trouvera pas place dans un livre pareil. A l’instar du journaliste, l’auteur doit renoncer à de nombreux éléments, et ce qu’il retiendra finalement est subjectif et incomplet. C’est inévitable. Il ne nous reste qu’à y porter l’attention du lecteur. Il se dit parfois qu’un peu de savoir est plus nuisible que pas de savoir du tout. Mais ceci suggère qu’un savoir complet est possible. Pour ma part, je préfère conclure que le summum pour nous, êtres humains, est la conscience de l’inévitable incomplétude de notre savoir. Et ensuite de ne pas se servir de ce fait comme d’un prétexte à l’apathie, mais comme d’un encouragement à la modestie et à l’engagement réaliste. Je suis de nature optimiste, mais indépendamment de cela je suis particulièrement curieux de voir comment ce livre sera reçu en territoire francophone, à condition que les médias le remarquent. Les régions francophones sont moins positivistes que les anglo-saxonnes, et la couverture du Moyen-Orient y est, en moyenne, d’un niveau bien plus élevé. J’ai appris à comprendre de nombreux mécanismes décrits dans ce livre grâce à des philosophes français tels que Foucault et Derrida. On pourrait même voir dans ce livre une tentative d’appliquer leur pensée ainsi que celles de Gramsci, Said, Wittgenstein, Popper, Kuhn et d’autres grandes pointures de mes études d’anthropologie à la pratique journalistique. Nous ne sommes que des nains sur des épaules de géants et ce nain remercie le nain que vous êtes également pour votre attention. Amsterdam, octobre 2009. |
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